Il y a une question qu'on me pose à chaque fois que je répare un PC chez quelqu'un : « Et si je gardais Windows, au cas où ? » Toujours le même ton, mi-angoissé, mi-coupable. Comme s'il fallait une excuse pour vouloir tester Linux sans tout réinstaller.
Bonne nouvelle : garder Windows et installer Linux à côté, c'est parfaitement faisable, et ça l'est depuis longtemps. Mauvaise nouvelle : les guides qu'on trouve en ligne datent souvent de l'époque où Windows 10 était jeune et où BitLocker n'emmerdait personne. En 2026, avec la fin du support de Windows 10 et le durcissement de Windows 11 autour du TPM 2.0 et du Secure Boot, la donne a changé sur quelques points précis.
Ce guide d'installation d'un dual boot Linux Windows couvre donc la procédure classique, mais surtout les pièges que j'ai rencontrés en vrai sur le terrain — BitLocker, GRUB cassé par une mise à jour, et le cas des machines trop vieilles pour Windows 11.
Points clés à retenir
- Sauvegardez vos données avant toute chose : une mauvaise manip sur les partitions ne pardonne pas.
- Installez toujours Windows d'abord, Linux ensuite — l'inverse demande de reconstruire le chargeur de démarrage à la main.
- BitLocker doit être suspendu, pas seulement désactivé, sinon Windows refusera de démarrer après l'installation de Linux.
- Réduisez la partition Windows depuis l'outil intégré de Windows, jamais depuis un live USB Linux.
- Le Secure Boot se gère sans le désactiver sur Ubuntu, Fedora et la plupart des distributions récentes.
- Une mise à jour majeure de Windows peut écraser GRUB. C'est rare, mais ça arrive, et ça se répare en cinq minutes.
Avant de toucher au disque : ce que personne ne vous dit
La partie la plus dangereuse d'un dual boot n'est pas l'installation de Linux. C'est la préparation du disque. J'ai vu deux disques partir en fumée (au sens figuré — les données, pas le matériel) parce que quelqu'un avait redimensionné une partition Windows depuis GParted en live USB.
Ne faites pas ça.
Sauvegarder, puis vérifier la sauvegarde
Une sauvegarde non testée n'est pas une sauvegarde. Copiez vos fichiers importants sur un disque externe, débranchez-le, rebranchez-le, ouvrez trois fichiers au hasard. Si l'un d'eux est corrompu, recommencez. Cette étape prend vingt minutes et vous évitera une soirée très désagréable.
Réduire la partition Windows depuis Windows
Ouvrez la gestion des disques (diskmgmt.msc), clic droit sur la partition C:, « Réduire le volume ». Windows refuse parfois de réduire au-delà d'un certain point à cause de fichiers non déplaçables. Si ça bloque, désactivez temporairement l'hibernation (powercfg /h off en invite de commandes administrateur) et défragmentez. En général, ça débloque la situation.
Combien d'espace allouer ? Pour Ubuntu 24.04 ou une Fedora récente avec quelques logiciels, 40 Go suffisent tout juste. En dessous, vous serez à l'étroit dans les six mois. Je conseille 60 à 80 Go si le disque fait 500 Go ou plus, et au moins 100 Go si vous comptez bidouiller avec des VM ou des gros projets de compilation. Avouons-le : personne ne regrette d'avoir mis trop d'espace à Linux.
BitLocker : le vrai piège des dual boot récents
Voici la panne que je vois le plus souvent. Vous installez Linux, tout se passe bien, vous redémarrez sous Windows… et là, écran bleu vous demandant une clé de récupération BitLocker à 48 chiffres que vous n'avez jamais notée.
Ce n'est pas un bug. C'est BitLocker qui détecte un changement dans la configuration de démarrage (le chargeur GRUB a modifié la séquence) et qui verrouille le disque par précaution. Problème : cette clé n'est sauvegardée nulle part par défaut, sauf si vous l'avez explicitement exportée.
Suspendre BitLocker avant l'installation
Deux commandes, dans un terminal Windows en administrateur :
manage-bde -statuspour vérifier si le chiffrement est actif sur C:manage-bde -protectors -disable C: -rebootcount 2pour suspendre la protection pendant deux redémarrages
Le rebootcount 2 est important : le premier redémarrage sert à l'installation de Linux, le second à revenir sous Windows. À ce moment-là, la protection se réactive automatiquement — vous n'avez rien à faire.
Si vous préférez récupérer d'abord votre clé de récupération par sécurité, elle se trouve dans votre compte Microsoft en ligne, section « Appareils ». Faites-le. On ne sait jamais.
Installer Linux : le déroulé concret
Une clé USB de 8 Go minimum, l'ISO d'Ubuntu 24.04 LTS téléchargée depuis le site officiel, et un outil pour la graver. Rufus sous Windows fait très bien l'affaire, tout comme balenaEtcher si vous préférez une interface plus sobre.
L'ordre des opérations
Windows doit être installé en premier. Si vous partez d'une machine vierge, installez Windows, activez-le, laissez-le faire ses mises à jour, puis seulement ensuite installez Linux. L'inverse fonctionne aussi mais demande de réparer le chargeur d'amorçage Windows à la main, ce qui est nettement plus pénible.
Au démarrage de l'installation Linux, choisissez l'option « Installer aux côtés de Windows ». L'installateur détectera votre partition libre. Si vous ne voyez pas l'option, c'est que vous avez démarré en mode Legacy BIOS au lieu d'UEFI — vérifiez ce point dans les paramètres du firmware.
Faut-il désactiver le Secure Boot ?
Non, plus aujourd'hui. Ubuntu, Fedora, Linux Mint et Debian signent leurs noyaux depuis des années. Le Secure Boot activé ne pose plus problème avec ces distributions. Le désactiver reste utile uniquement pour certaines distributions exotiques ou des pilotes propriétaires non signés.
Quand vous doutez, laissez-le activé. C'est une couche de protection qui ne coûte rien.
Quelle distribution pour quel usage ?
Ubuntu n'est pas la seule option, loin de là. Voici comment je choisis selon le profil de la machine et de la personne :
| Distribution | Pour qui | Taille conseillée | Particularité dual boot |
|---|---|---|---|
| Ubuntu 24.04 LTS | Débutants, usage bureautique | 60 Go | Aucune manipulation UEFI nécessaire |
| Linux Mint | Ex-utilisateurs Windows | 50 Go | Interface très proche de Windows |
| Fedora Workstation | Développeurs, matériel récent | 70 Go | Secure Boot géré nativement |
| Debian stable | Serveurs, machines anciennes | 40 Go | Attention aux pilotes Wi-Fi propriétaires |
Mon conseil, sans hésiter : Ubuntu 24.04 LTS pour un premier dual boot. C'est la distribution avec le moins de surprises à l'installation, et de loin la mieux documentée quand quelque chose tourne mal. Pour le cas des PC non compatibles Windows 11 (pas de TPM 2.0, processeur plus ancien), deux stratégies : soit installer Linux seul et basculer définitivement, soit garder Windows 10 sans support à côté — en sachant que ce dernier ne reçoit plus de correctifs de sécurité, ce qui devient intenable sur une machine connectée à Internet.
Dépannage : quand ça tourne mal après coup
Le dual boot fonctionne, vous êtes content, puis trois mois plus tard une mise à jour majeure de Windows 11 passe et… GRUB a disparu. La machine démarre directement sous Windows, sans menu de choix.
Ce n'est pas dramatique. C'est même assez courant.
Il faut démarrer sur un live USB Linux, ouvrir un terminal, puis lancer sudo grub-install sur le disque concerné, suivi de sudo update-grub. En deux minutes, le menu revient. J'ai fait cette réparation une bonne dizaine de fois sur des machines de proches, sans jamais perdre une seule donnée.
Et si Windows ne démarre plus du tout ?
La cause la plus fréquente reste BitLocker (voir plus haut). Sinon, il faut passer par la console de récupération Windows depuis une clé d'installation, et exécuter bootrec /rebuildbcd. Si vous ne vous sentez pas de le faire, ne forcez pas — un technicien vous règlera ça en quarante minutes pour un tarif raisonnable.
Ce qu'il faut retenir de tout ça
Un dual boot Linux Windows réussit tient à trois choses : une sauvegarde vérifiée, une partition réduite proprement depuis Windows, et BitLocker suspendu avant de lancer l'installateur. Le reste, c'est de la mécanique bien rodée depuis quinze ans.
La vraie question n'est d'ailleurs pas technique. C'est de savoir si vous garderez Windows par confort, par obligation professionnelle, ou par simple peur de couper le cordon. J'ai des machines en dual boot chez moi depuis des années, et honnêtement, je redémarre sous Windows peut-être trois fois par trimestre. Pour un logiciel de comptabilité. À vous de voir ce que votre propre Windows vous apporte encore.